Salamalikoume ignorance

L’autre soir, j’assistai passivement au fou rire d’un groupe de clients qui étaient venus manger à mon restaurant. Leurs moqueries empreintes de naïveté me poussa, un peu malgré moi, à réfléchir sur ce qui constitue(rait) l’essence humaine.

Tout en débarrassant machinalement une table, j’écoutai ces hommes et femmes sur le départ qui s’amusaient à parodier l’accent arabe pour se dire au revoir. « Salamalikoume ! » criaient-ils chacun leur tour, « Salamalikoume ! » Ils se répondaient les uns, les autres, alimentant l’hilarité générale : « Salamalikoume ! » Ils le répétaient chacun deux fois, ou trois fois, grossissant leurs imitations toujours altérées par d’irrépressibles regains de joie. « Malikoume Salam ! » surenchérit mon patron derrière son bar, faisant ainsi plonger l’assemblée dans une crise de rire mémorable ; ces fous-rires qui s’installent dans tout votre corps, obligeant vos membres à gesticuler en tout sens, et qui font se tendre la vessie. Là, un homme trouva son génie dans un dernier gag qui finit de tordre ces bons vivants ; il enroula autour de son crâne chauve une serviette en papier du restaurant pour, je crois, reproduire la forme d’un turban et, pendant quelques instants, ressembler à un arabe. Ah ! Le fou-rire devint délire devant cette image ridicule ! Ils ne s’en remettaient pas, et je les entendais glousser nerveusement tandis qu’ils s’éloignaient lentement du restaurant.

J’ai essayé de comprendre pourquoi il m’a été si difficile de conforter ne serait-ce qu’avec un sourire leur délire ; comprendre pourquoi le peu de complicité que je leur ai témoigné m’a ainsi assise dans une solitude fière. J’ai compris très vite, en redressant ma table, machinalement.

L’accent et les sonorités de la langue arabe, c’est tordant. Le turban, carnavalesque. La différence a toujours quelque chose de grotesque quand l’ignorance sertie de mépris s’en empare. Avec toute la naïveté que l’on prête habituellement à un enfant, ces personnes avaient pris pour objet de rire toute une imagerie arabe rafistolée ; ils avaient pris à travers ces blagues douteuses une hauteur plaisante devant une culture présumée orientale qui leur est méconnue, différente, retardée, inférieure.

D’où vient cette certitude convaincue et logique que l’autre, dans sa différence, est drôle ? Pourquoi nous semble-t-il évident que notre mode de vie, nos mœurs, notre système politique doit être le modèle auquel les autres aspirent ? Toute civilisation est convaincue de l’exemplarité de son système. J’ai moi-même longtemps souffert de croire que mes évidences étaient des évidences pour tous.

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