Le ciel vert de l’étranger

Que font les rennes après Noel, Olivia Rosenthal. Subrepticement, entre deux paragraphes évoquant le rapport entre enfants (ou humaneaux) et animaux domestiques, l’auteur range trois lignes énigmatiques :

« Le monde est un tissu de mots, nous sommes tout entiers protégés et maintenus en vie par les moyens à la fois coercitifs et maternels du texte »

Si dans le contexte, ces quelques lignes résonnent avec le paragraphe précédent qui aborde la part du facteur politico-administratif dans nos choix, dans nos vies, elles portent aussi un écho plus large, plus grave.

Et si le monde auquel nous croyons adhérer sans médiation n’était qu’un édifice de mots ?
Et si le mot était ce média qui nous tient éloignés de la réalité objective du monde?

On croit donner à la couleur le mot rouge, mais n’est-ce pas plutôt au son [ruʒ] que nous attribuons la perception chaleureuse d’une couleur ?
On croit poser des noms abstraits sur des phénomènes réels, mais n’est-ce pas les noms réels que nous posons sur des phénomènes abstraits ? Comme une façon d’apprivoiser une réalité qui nous échappe ?

Notre perception du monde, je tremble, est un édifice superficiel, il s’effondre. Pourquoi ? et pourtant démolir une conception humainement propre et plus que partiellement accordée de la vie.

Tout ce que nous connaissons, tout ce que nous visualisons, même par la pensée, surtout par la pensée, n’est qu’un tout virtuel. La matière est réelle, notre appréhension d’elle est virtuelle.
Ce n’est pas la matière qui vient à notre conscience, c’est une image d’elle : un aperçu partiel de ce quelque chose de monde contraint par notre échelle et nos sens d’abord, puis par l’apprentissage culturel du mot, du monde, du mot-monde. A partir de cette image, nous prétendons saisir le monde, nous prenons l’image pour le monde.

Et si la littérature était cet effort de revanche du mot sur le mot, du mot sur l’image : désosser le langage pour exhausser le vrai ?
Comme un mécano, démonter, remonter, dissocier, superposer les mirages de sens portés par les mots pour en susciter un nouveau insaisissable, une idée à peine intelligible, une intuition de réel.

L’autre jour, j’ai croisé un de ces insaisissables dans l’atmosphère dégagée par une œuvre littéraire : j’ai croisé l’étrangère température de Camus, et son ciel vert.

Meursault voit un ciel vert.

Je n’ai pas tout de suite compris le sens de ce ciel vert. Mais j’ai compris que Camus, dans mon incrédulité, me provoquait : et alors, il peut bien être vert, le ciel. Et puis d’abord, le ciel at-t-il une couleur ? Et puis d’abord, c’est quoi la couleur ? Tu crois que c’est réel, la couleur ? C’est de la matière, la couleur ?

Je pense qu’on peut comprendre un peu comme ça le ciel vert de Meursault : il nous rappelle que notre connaissance du monde est élaborée à base de mots ; à base de mots, nous avons élaboré un monde.

Le vrai est dans le blanc des interlignes.

« Le silence est l’étui de la vérité »
René Char

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