Tout ce qui est

A l’aube du jour dans la lumière s’ouvre la fente béante de l’Euphrate immense. Son cours qui pourtant jamais ne se terre trouve dans le matin une force nouvelle. Le flot éclabousse d’humides petites perles l’herbe du rivage qui s’affaisse près de l’eau. Une goutte se casse et glisse le long de l’abdomen d’une jeune libellule qui s’envole aussitôt. Elle fend l’air tout contre le courant et s’englue dans les rouleaux de l’oxygène mouillé. C’est un rocher au fond du fleuve qui perturbe la gravité du torrent éclaté. Les herbes vertes plient un peu sous le poids de l’eau tandis qu’un brochet laité ondule entre les écueils. Un autre aux écailles plus sombres suit le même chemin. Ils parcourent ensemble le temps d’une vie un peu de distance et participent dans leur existence à l’équilibre du monde. Ils esquivent en même temps un roc plus clair et continuent leur course, laissant dans les jambes d’un petit homme une sensation visqueuse. Il se gratte la peau pour chasser le malaise et s’en retourne loin de là, son terrier qu’il appelle Falloujah. C’est à quelques centaines de pas du grand torrent un endroit où ont fait sortir de terre des nids immenses une colonie d’hommes qui fourmillent tout le jour, la nuit, le temps. Le petit homme ondule entre les constructions qui se succèdent à droite et à gauche, derrière l’arbre puis à gauche, au fond d’un couloir de pierre blanche : il entre dans un trou qui pourrait être son trou. Avec tous ses membres, ses pieds et ses bras, il escalade des pierres accumulées en escalier et se dresse, animal aérien, au sommet de sa niche d’où il peut voir les symboles dessinés par les façons de la ville. Quand il prend de la hauteur, ses congénères ne sont que des points vivants perdus dans l’héritage humain. Plus haut encore il découvre le territoire de tout ce qu’il a toujours connu comme un grain de poussière dans l’immensité sablonneuse autour. Il aperçoit d’ici le serpent d’eau qui ondule au creux des côtes : le fleuve s’étire et descend et se jette dans la mer. Son front se tend vers le ciel et adhère à l’univers ; tout ce qu’il connait concentré dans ce territoire, tout ce qui est reflété dans la perle de ses yeux.

Le ciel vert de l’étranger

Que font les rennes après Noel, Olivia Rosenthal. Subrepticement, entre deux paragraphes évoquant le rapport entre enfants (ou humaneaux) et animaux domestiques, l’auteur range trois lignes énigmatiques :

« Le monde est un tissu de mots, nous sommes tout entiers protégés et maintenus en vie par les moyens à la fois coercitifs et maternels du texte »

Si dans le contexte, ces quelques lignes résonnent avec le paragraphe précédent qui aborde la part du facteur politico-administratif dans nos choix, dans nos vies, elles portent aussi un écho plus large, plus grave.

Et si le monde auquel nous croyons adhérer sans médiation n’était qu’un édifice de mots ?
Et si le mot était ce média qui nous tient éloignés de la réalité objective du monde?

On croit donner à la couleur le mot rouge, mais n’est-ce pas plutôt au son [ruʒ] que nous attribuons la perception chaleureuse d’une couleur ?
On croit poser des noms abstraits sur des phénomènes réels, mais n’est-ce pas les noms réels que nous posons sur des phénomènes abstraits ? Comme une façon d’apprivoiser une réalité qui nous échappe ?

Notre perception du monde, je tremble, est un édifice superficiel, il s’effondre. Pourquoi ? et pourtant démolir une conception humainement propre et plus que partiellement accordée de la vie.

Tout ce que nous connaissons, tout ce que nous visualisons, même par la pensée, surtout par la pensée, n’est qu’un tout virtuel. La matière est réelle, notre appréhension d’elle est virtuelle.
Ce n’est pas la matière qui vient à notre conscience, c’est une image d’elle : un aperçu partiel de ce quelque chose de monde contraint par notre échelle et nos sens d’abord, puis par l’apprentissage culturel du mot, du monde, du mot-monde. A partir de cette image, nous prétendons saisir le monde, nous prenons l’image pour le monde.

Et si la littérature était cet effort de revanche du mot sur le mot, du mot sur l’image : désosser le langage pour exhausser le vrai ?
Comme un mécano, démonter, remonter, dissocier, superposer les mirages de sens portés par les mots pour en susciter un nouveau insaisissable, une idée à peine intelligible, une intuition de réel.

L’autre jour, j’ai croisé un de ces insaisissables dans l’atmosphère dégagée par une œuvre littéraire : j’ai croisé l’étrangère température de Camus, et son ciel vert.

Meursault voit un ciel vert.

Je n’ai pas tout de suite compris le sens de ce ciel vert. Mais j’ai compris que Camus, dans mon incrédulité, me provoquait : et alors, il peut bien être vert, le ciel. Et puis d’abord, le ciel at-t-il une couleur ? Et puis d’abord, c’est quoi la couleur ? Tu crois que c’est réel, la couleur ? C’est de la matière, la couleur ?

Je pense qu’on peut comprendre un peu comme ça le ciel vert de Meursault : il nous rappelle que notre connaissance du monde est élaborée à base de mots ; à base de mots, nous avons élaboré un monde.

Le vrai est dans le blanc des interlignes.

« Le silence est l’étui de la vérité »
René Char

Dévoiler le monstre

Je porte un respect tout particulier à la religion islamique, ainsi qu’à toutes les religions, en ce qu’elles proposent de vivre pour quelque chose de non monnayable, immatériel, invisible. A l’heure du culte de la raison, où la rationalité pragmatique se fait dictat à l’instar du progrès, afin de créer l’ordinateur le plus fin possible, ou de payer par carte sans contact, celui qui croit en quelque chose de inutile est considéré comme artiste, poète, fou. La religion ? pour les miséreux, les démunis, les simplets, les arriérés, conservateurs, extrémistes, dégénérés. L’islam ne croit pas au progrès. Il propose de vivre pour quelque chose de plus noble que le confort matériel, et refuse de suivre un modèle occidental considéré spontanément par tous ses bien-pensants comme l’aboutissement du genre humain, la fin nécessaire à laquelle doit aspirer toutes les civilisations. La liberté, la laïcité, la démocratie ! Des valeurs universelles ! Des valeurs universelles ?

Avant que les médias et le gouvernement n’aient eu le temps de faire du jihad un ennemi public, j’avais du respect pour les principes de ce combat, ou du moins pouvais-je les entendre. Bien sûr, je le peux toujours et tout le monde le peut mais il faut pour cela sortir de l’imagerie médiatique du jihadisme affiché comme un mouvement humanoïde dangereux. C’est l’histoire désuète du gentil contre le méchant, la morale contre la folie, homme VS zombi. Je grossis peut-être les traits pourtant je n’ai pas l’impression de caricaturer, les journalistes à la télévision le font mieux que moi. Sans tomber dans l’apologie du crime, je peux me faire avocat du diable.

Avant donc que le jihad ne devienne l’image qui vous vient en tête quand vous lisez « jihad », je le comprenais comme un combat contre l’autorité globale de l’utile, une réaffirmation culturelle violente contre la violente imposition du système. Je le comprenais comme un combat que les djihadistes eux-mêmes savaient vain dans notre réalité humaine : peut-on croire qu’il s’agisse seulement d’une folie aveugle et sanguinaire engagée à nettoyer le monde des non-croyants au nom d’Allah ? C’est irréalisable et encore moins le propos. Je le comprends comme un combat de provocation dans notre monde, de protestation contre ce monde, et un combat d’intégration dans un autre monde : prouver sa dévotion à un Absolu pour le rejoindre ailleurs. Le jihad est dans le combat, dans le projet, le procès, non dans le résultat. Le jihad ne vise pas un ennemi mais bien une utopie, et se battre pour elle comme si ça n’en n’était pas une atteste l’amour sincère et <inopportun> d’un être pour le non-être.

On peut condamner sans fabuler le monstre.

Ablution d’eau chaude

Un jour comme les autres en France, un cours d’anglais comme les autres à l’université, un auteur Indien, R.K Narayan, exercice de version.

Je propose de traduire « a single-room tenement » par un studio. Madame le professeur me fait remarquer que le terme est inapproprié à la réalité immobilière de l’Inde à cette époque, j’approuve, elle impose son anecdote. Il y a combien… au moins vingt ans de cela maintenant ? qu’elle partait en voyage en Inde. Au sud de l’Inde en plus, c’est le pire. Là-bas, c’était le Moyen-Age ! La misère. Les gens vivaient dans des sortes de huttes, et pilaient des choses dans des vases. Le Moyen-Age, assura-t-elle ! et c’était il y a vingt ans ! La misère ! Et elle était choquée, peut-être outrée, comme s’il eut fallu que ce soit différent, comme s’il n’était pas normal que l’humanité, ailleurs sur Terre, n’ait pas suivi la même voie que notre continent. Il y avait de l’empathie quelque part dans son ton, de voir des personnes douées des mêmes qualités que nous, enfermées encore dans ce qu’elle appelait la misère, le Moyen-Age. Une forme d’obscurantisme. Comme si l’espèce humaine à travers nous, le continent européen, avait gagné des niveaux d’évolution humaine, et que les autres, ailleurs, qui ne pouvaient suivre, étaient à plaindre, car loin encore sur l’échelle du progrès.

Cette idée grasse comme de l’huile recouvre toutes les parois de l’esprit commun : nous pensons former une sorte d’accomplissement, perfectible certes encore, mais à la tête du mouvement humain. Notre histoire est l’échelle de celle des autres. Le Moyen-Age c’était il y a plus de 600 ans chez nous, alors ceux dont le mode de vie s’y rapproche encore (ou du moins se détache du notre) sont en retard. D’après cette même conception du progrès, les guerres en Syrie, Lybie, Mali avec toutes les atrocités qu’elles couvent sont perçues comme scandaleuses à notre époque, et appellent notre intervention comme s’il s’agissait d’un devoir. L’histoire contemporaine choque, révolte, traumatise, de même que le souvenir laissé par le carnage de nos guerres de religions il y a peut-être 400 ans. Qu’est-ce que 400 ans sur l’échelle de la vie terrestre ? Notre premier ancêtre serait né il y a 7 millions d’années. A chaque culture son rythme, à chaque culture ses choix. L’histoire n’a pas de fin, le temps ne nous prend pas pour repère, l’espace ne se déploie pas autour de nous. L’inde il y a 20 ans, ce n’était pas le Moyen-Age, c’était une partie de l’humanité, des êtres loin de toi, qui vivent différemment de toi. Tu n’es pas le centre du monde.

Salamalikoume ignorance

L’autre soir, j’assistai passivement au fou rire d’un groupe de clients qui étaient venus manger à mon restaurant. Leurs moqueries empreintes de naïveté me poussa, un peu malgré moi, à réfléchir sur ce qui constitue(rait) l’essence humaine.

Tout en débarrassant machinalement une table, j’écoutai ces hommes et femmes sur le départ qui s’amusaient à parodier l’accent arabe pour se dire au revoir. « Salamalikoume ! » criaient-ils chacun leur tour, « Salamalikoume ! » Ils se répondaient les uns, les autres, alimentant l’hilarité générale : « Salamalikoume ! » Ils le répétaient chacun deux fois, ou trois fois, grossissant leurs imitations toujours altérées par d’irrépressibles regains de joie. « Malikoume Salam ! » surenchérit mon patron derrière son bar, faisant ainsi plonger l’assemblée dans une crise de rire mémorable ; ces fous-rires qui s’installent dans tout votre corps, obligeant vos membres à gesticuler en tout sens, et qui font se tendre la vessie. Là, un homme trouva son génie dans un dernier gag qui finit de tordre ces bons vivants ; il enroula autour de son crâne chauve une serviette en papier du restaurant pour, je crois, reproduire la forme d’un turban et, pendant quelques instants, ressembler à un arabe. Ah ! Le fou-rire devint délire devant cette image ridicule ! Ils ne s’en remettaient pas, et je les entendais glousser nerveusement tandis qu’ils s’éloignaient lentement du restaurant.

J’ai essayé de comprendre pourquoi il m’a été si difficile de conforter ne serait-ce qu’avec un sourire leur délire ; comprendre pourquoi le peu de complicité que je leur ai témoigné m’a ainsi assise dans une solitude fière. J’ai compris très vite, en redressant ma table, machinalement.

L’accent et les sonorités de la langue arabe, c’est tordant. Le turban, carnavalesque. La différence a toujours quelque chose de grotesque quand l’ignorance sertie de mépris s’en empare. Avec toute la naïveté que l’on prête habituellement à un enfant, ces personnes avaient pris pour objet de rire toute une imagerie arabe rafistolée ; ils avaient pris à travers ces blagues douteuses une hauteur plaisante devant une culture présumée orientale qui leur est méconnue, différente, retardée, inférieure.

D’où vient cette certitude convaincue et logique que l’autre, dans sa différence, est drôle ? Pourquoi nous semble-t-il évident que notre mode de vie, nos mœurs, notre système politique doit être le modèle auquel les autres aspirent ? Toute civilisation est convaincue de l’exemplarité de son système. J’ai moi-même longtemps souffert de croire que mes évidences étaient des évidences pour tous.